Une ombre sur le festival

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Retour Lise Clément

 

"Lise Clément avait abandonné depuis peu son emploi de secrétaire de direction pour se livrer à sa véritable vocation : le journalisme. A l'aube de la trentaine, elle s'était dit qu'il était temps de se lancer dans la vraie vie : une vie que personne n'avait choisie à sa place.

Jusque-là, elle s'était contentée de suivre avec docilité le chemin indiqué par son institutrice d'abord, par ses professeurs, ensuite : " secrétaire, c'est bien pour une femme. Et il y a des débouchés, au moins ! " Propos repris par ses parents confiants en la parole de ces érudits dont la culture dépassait de loin leurs certificats d'études obtenus avec peine. Lise aimait faire plaisir à ceux qu'elle aimait. Elle avait donc passé son B.T.S. et trouvé un emploi dans une entreprise de bâtiment. Le travail était varié : tour à tour dactylo, comptable, conseillère des clients. Lise avait d'abord cru qu'elle se plairait chez " Rouillard Constructions ". La routine l'avait bientôt rattrapée, cernée, étouffée. La veille de ses vingt-cinq ans, elle avait rédigé une lettre de démission qu'elle n'avait pas osé poster en imaginant la réaction de son patron : " Lise, vous n'êtes pas bien chez nous ? Vous savez comme le moral des troupes est important pour moi. Ce n'est tout de même pas une question d'argent ? Avant d'envoyer cette lettre, vous auriez dû m'en parler. Je suis certain que vous regrettez déjà. Je fais comme si je n'avais rien reçu. "
Le soir même, comme elle rentrait chez elle, sa mère, en larmes, lui apprit l'accident : son père renversé par un chauffard, le coma, l'hôpital, le malheur qui s'abattait sur une famille sans histoire. Marcel Clément avait survécu trois mois au rythme d'une vie artificielle pulsée en lui par un savant arrangement de tuyaux et de fils. La lettre de démission avait échoué dans la poubelle, déchirée en lambeaux.
Il avait fallu longtemps à Madame Clément pour surmonter son chagrin. Des jours et des mois dont Lise, revenue vivre chez sa mère, tenta d'apaiser la mélancolie. Et la vie, doucement, adoucit le souvenir, victorieuse, comme toujours, des deuils les plus désespérants. Cinq ans plus tard, la mère de Lise commença à fréquenter un club de danse où il y avait, paraît-il, un certain danseur de paso... Lise conclut que sa mère pouvait à nouveau vivre seule.
C'est alors qu'elle vit arriver avec surprise l'échéance : trente ans... Elle allait déjà avoir trente ans. Ce jour-là, elle posta sans état d'âme la lettre de démission ajournée si longtemps. C'était le moment ou jamais de prendre son envol. D'essayer, au moins. Juste pour voir si elle était capable de réaliser le rêve qui la tenaillait depuis toujours en secret. Sa mère lui fit remarquer avec une bouche pincée que c'était un pari bien risqué dans la conjoncture du marché du travail. Si, au moins, elle avait trouvé un engagement ferme dans une rédaction ! Mais elle avait décidé de travailler en indépendante, en proposant des sujets à différents journaux.
Les lamentations maternelles pronostiquèrent les pires difficultés. Et le pire, en effet, ne tarda pas à arriver : sa voiture tomba en panne sans qu'elle ait les moyens de la faire réparer. En plus, cela elle ne l'avoua pas à sa mère, elle devait rembourser un crédit engagé pour payer un énorme canapé de cuir trop grand pour son studio. Etait-ce sa faute s'il paraissait beaucoup plus petit dans le magasin ?

Un matin pourtant, en feuilletant un périodique féminin dans lequel se côtoyaient l'interview d'une célèbre actrice et l'annonce du prochain festival du film britannique de Dinard, une idée d'article lui vint : la femme dans le cinéma anglais. Lise aimait le septième art et se passionnait pour la psychologie, elle pensa avoir trouvé son sujet idéal. L'éventail des publications auxquelles elle pouvait le vendre était large, du magazine féminin au mensuel spécialisé dans le cinéma. Lise connaissait juste Dinard par quelques articles illustrés de villas hautaines dressées au bord d'une mer d'émeraude. La perspective d'y séjourner était plutôt plaisante. Cela la consolerait un peu de ne pas avoir pu s'offrir des vacances.
Sa résolution prise, les détails matériels se réglèrent d'eux-mêmes, comme si sa décision allait dans le sens du destin. Plus tard, quand elle reviendrait sur les événements qui allaient marquer cette période, il lui semblerait évident que le hasard avait en effet des vues précises sur son avenir. Sur le moment, elle se contenta de savourer la chance qui lui permit d'obtenir sans peine son accréditation pour le festival."

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Dinard, la Villa Hennessy
© M. Le Coz
 

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