Destins enchaînés


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Lise Clément


Descendant vers le quai de la Fosse, Lise traversa la place de la Petite-Hollande et s'engagea dans l'île Feydeau. Souvenir d'île, l'avait prévenue son guide, puisque les anciens bras de Loire qui entouraient ce banc de sable couvert d'hôtels particuliers au XVIIIe siècle, avaient été comblés à l'Entre-Deux-Guerres.

Dans la rue qui abritait l'hôtel van Doorn, l'atmosphère était bien différente de la riante place du Commerce. Se tordant les pieds sur les pavés de cette voie étroite bordée de murs de tuffeau noirci, Lise sentit un trouble diffus l'envahir. Au-dessus des porches clos, d'étranges visages sculptés semblaient la suivre de leurs yeux de pierre. Une figure barbue mi-homme, mi-démon exprimait un mélange de douleur et de colère. L'ouverture surmontée par ce curieux mascaron était flanquée d'un panneau de cuivre brillant cerné de bavures verdâtres laissées par les nettoyages successifs : "Maître van Doorn, notaire. " Lise était sur le lieu du crime.
Elle contempla avec hésitation le heurtoir en forme de serpent enroulé, puis se décida à appuyer sur la sonnette.
Le visage souriant d'un trentenaire s'encadra bientôt dans la porte.
...
Stéphane van Doorn s'effaça devant elle, l'introduisant dans un hall pavé de dalles de pierre creusées par l'âge. Il lui désigna une porte à droite. Un salon meublé d'antiquités donnait sur une cour fermée de hauts murs à l'assaut desquels montait un entrelacs de lierre et de chèvrefeuille. Un somptueux bouquet trônait sur une commode en marqueterie décorée d'oiseaux exotiques voletant entre des branchages. Le regard de Lise fut attiré par une étoffe tendue sur le mur du fond. Des dessins pourpres aux traits naïfs y figuraient des animaux de la savane.
- C'est une indienne, précisa Stéphane van Doorn. Vous avez peut-être entendu parler de ces toiles peintes importées des Indes au XVIIIe siècle?
- Elle date vraiment de cette époque ?
- Oui, comme tout le mobilier de cette pièce. C'est un vrai musée ici. Voilà longtemps que j'ai renoncé à ouvrir cette maison sur l'avenir. J'ai préféré partir.
- Pour votre carrière d'acteur, sans doute.
- Pour ça et pour tout le reste. Cette maison est un tombeau.
Van Doorn esquissa une grimace, semblant soudain se souvenir des événements tragiques qui venaient de se dérouler chez lui.
- Vous allez me trouver cynique, mais... Pour moi, mon père était mort depuis longtemps. Comme j'étais mort pour lui. Nous n'avions pas grand chose en commun et encore moins de choses à nous dire.

Un instant contrarié, le visage de Stéphane van Doorn changea brusquement. Avec un sourire mutin, il s'écria :
- Je suis en dessous de tout. J'ai oublié de vous offrir à boire. Vous prendrez bien un thé avec moi ?
Sans attendre de réponse, il tira un cordon de passementerie fixé au mur. La domestique apparut aussitôt et posa son plateau argenté sur un guéridon dont la marqueterie dessinait un bouquet de roses épanouies. Lise n'arrivait pas à savourer son thé dans lequel flottait un zeste d'orange. Elle était mal à l'aise dans ce salon trop luxueux. Avec sa maladresse habituelle, elle était bien capable de tacher le bois précieux ou, pire, de casser la diaphane porcelaine chinoise qu'on lui avait mise dans la main. Pas la meilleure façon de se faire bien voir de l'héritier !
- Je suppose que ce n'est pas pour parler de mon père que vous êtes ici ? lança Stéphane van Doorn, son sourire se faisant charmeur.
- Non, bien sûr que non, bredouilla Lise. Je voulais connaître vos projets artistiques.
La mine enfin satisfaite, le fils du notaire s'enfonça dans son fauteuil Louis XV en bois doré. Lise n'était pas spécialiste en antiquités, mais le mobilier contenu dans cette pièce devait représenter une fortune. Et, par la même occasion, un possible mobile de meurtre.
- Les projets ne manquent pas, se rengorgea van Doorn. Je suis très demandé, mais je me réserve pour une pièce écrite spécialement pour moi. Un rôle fort, très difficile. L'auteur croit en moi, je ne peux pas le décevoir.
Lise feignit l'intérêt :
- Quel est le thème de la pièce ?
- Le seul et éternel sujet digne d'intérêt : la nature humaine.

© SOL'AIR - 2000 - Tous droits réservés

 

 

La Marie Séraphique, bateau négrier nantais (1773)
Musée de Nantes (fonds Salorges)

 

 

 


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