Le dormeur du VAL
 

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L'histoire de Lise avec Le Fol durait depuis deux ans maintenant, suspendue au fil du téléphone, ponctuée de trop courts week-ends et d'un séjour commun de trois semaines en Espagne, l'automne précédent. Bien sûr, Lise avait envisagé un rapprochement géographique avec l'homme de sa vie. Elle avait à peine commencé à envisager la question que Gilles avait été muté à Rennes, en début d'année.

Certes, elle regretterait les balades en bord de mer, mais Rennes était à moins d'une heure de voiture de la côte, suffisamment près pour une escapade de beau temps. Elle avait commencé à se renseigner sur le potentiel rennais du marché des journalistes, sans contact précis jusqu'alors, mais décidée à aboutir. Deux petits jours mensuels avec Gilles, c'était vraiment trop court. Surtout quand la hiérarchie policière s'en mêlait.
- Alors c'est fichu pour le restaurant ? risqua-t-elle.
- Je fais juste un saut et je vous rejoins.
Jusque là, le week-end s'était merveilleusement passé. Les tourtereaux s'étaient levés très tard, selon leur habitude. Juste à temps pour une incursion sur le marché des Lices. Devant les hautes bâtisses à colombages du XVIIe, les étals offraient un somptueux échantillonnage des produits de la terre et de la mer. Un jeune homme vêtu d'un gilet bigouden enfilé sur une chemise noire tirait d'une bombarde des sons aigrelets qui ponctuaient les conversations. Devant une assistance amusée de ménagères, un camelot vantait les propriétés miraculeuses d'un détergent. Prisonniers dans leurs cages métalliques, des canards protestaient bruyamment. Une chaude senteur de varech montait de l'étal des conchyliculteurs descendus de la baie du Mont Saint-Michel. Plus loin, c'était l'odeur puissante de fromages de chèvre artisanaux qui remplissait les narines. Depuis son enfance, dans les pas de sa mère, Lise aimait les marchés, leur profusion, leurs odeurs. En prévision du dîner, Gilles avait acheté deux douzaines d'huîtres de Cancale, moitié plates, moitié creuses. Halle Martenot, il s'était laissé tenter par le fumet appétissant d'un pâté de lapin fermier. Les deux amoureux avaient déjeuné d'une galette saucisse, arrosée d'une bolée de cidre à une terrasse de la place Saint Michel. En passant devant les étals des fleuristes qui jetaient leurs couleurs joyeuses en haut des Lices, Gilles avait offert à Lise un magnifique bouquet de roses rouges. Treize. Le chiffre avait un peu tracassé Lise, mais la fleuriste l'avait assurée qu'il s'agissait d'un gage d'amour éternel.
L'après-midi, câlin, avait passé comme un éclair. A vingt heures, Lise s'était inquiétée du dîner, fouillant dans les placards à la recherche de conserves pour compléter les huîtres, s'amusant de la minimaliste batterie de cuisine de célibataire.
Non, ce n'était pas un minuscule aparté professionnel de deux heures qui réussirait à gâcher un si beau week-end. Lise en était persuadée en arrivant au " Coq Hardi ".

Sa mission expédiée, Gilles l'attendait devant la porte du restaurant et ils accueillirent ensemble les " vieux ". C'était l'expression de Le Fol. Une impertinence que Lise ne se serait jamais autorisée. Avoir vécu longtemps seule avec sa mère la lui rendait particulièrement chère.
Lise avait rencontré Kerlo, l'ami de sa mère, à l'occasion d'une enquête dans la région nantaise, mais Gilles ne connaissait pas encore le mareyeur de la Turballe. Il semblait bien disposé à son égard et, les présentations faites, une conversation banale s'engagea autour des verres de champagne que Kerlo avait tenu à offrir en guise d'apéritif.
Ce fut Mme Clément qui posa la question à l'origine du processus funeste:
- Vous êtes sur quelle affaire en ce moment ?
- Ce matin, on m'a appelé pour un clochard retrouvé mort sur le chantier du métro. Juste une formalité. Une mort naturelle, selon le médecin appelé sur place.
- Mourir dans un endroit pareil, je me demande si ça peut être considéré comme naturel.
La phrase était sortie de la bouche de Lise comme si elle avait eu une existence propre, indépendante du cerveau censé la contrôler. Les belles lèvres de Gilles se plissèrent. Lise s'en inquiéta à peine. Gilles n'avait pas un caractère facile, mais elle aimait sa virilité bourrue qui s'arrondissait en rires complices.
- Vous n'allez pas faire d'autopsie ? s'informa Mme Clément.
- Ce serait dépenser l'argent des contribuables pour rien. Ces types-là meurent d'usure, déglingués de partout, le foie, les poumons, le cœur.
Bien sûr, Lise n'aurait pas dû répliquer, mais il y avait cette moue sur le visage de Gilles, dédaigneuse, insensible...

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Le VAL, métro rennais.
Illustration de Krystelle Leroy

 

 

 

 

 

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