Macchabées sur lie

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Toi, qu'est ce que tu regardes en premier chez un mec ?
- Le cul.
- Le cul !?


- Oui, les fesses si tu préfères. C'est vraiment expressif, je trouve. Surtout quand elles sont bien moulées dans un jean qui a vécu. Pas ces jeans vieillis artificiellement comme on en voit maintenant. Un jean qui a blanchi comme nous, on prend des rides. Les fesses, ça sait pas mentir. Tu vois tout de suite si le mec est bien dans sa peau. Et si c'est un bon coup. Tiens, ce cul-là par exemple, étriqué, ramolli. Même sur une île déserte, je ne pourrais rien faire avec un cul pareil !
Lise se mit à rire. Un rire un peu trop aigu, amplifié sans doute par les quelques (trois ? quatre ? plus ?) verres de muscadet qu'elle avait bu.
Qu'on est bien entre filles, songea-t-elle. Avec qui d'autre qu'une bonne copine avoir ces conversations dont la futilité apparente cache une profondeur inaccessible aux hommes? C'est seulement entre femmes qu'on peut parler, ce qui s'appelle vraiment parler, des choses importantes de la vie : l'amour, les parents, les enfants, la cellulite, les fringues et les vedettes du show-biz. Boulot aussi, de temps en temps. Pas trop souvent. Il faut toujours parler avec légèreté des sujets graves et garder le sérieux pour les sujets moins fondamentaux. Et comment rester sérieuses entre copines ? Surtout quand on a entrepris de tester les différents crus de muscadet sur lie proposés par les producteurs réunis au Pé de Sèvre à l'occasion d'un festival dénommé, tout un programme, " Jazz sur Lie "?

Imaginez quelques belles maisons de pierre brune accrochées à un coteau qui grimpe sec, leur donnant des airs de village de l'arrière pays niçois. Une impression renforcée par le soleil d'été qui chauffe les toits de tuiles.
Dans ce village-là, le voyageur déshydraté par les chaleurs d'août ne trouve pas à s'abreuver à une fontaine d'eau claire mais à des dizaines de tonneaux d'où jaillit un liquide gouleyant. Les alignements de ceps qui couvrent les alentours annoncent en effet la couleur : on est ici en pays vinicole, non loin du Pallet, plus précisément dans le secteur de l'appellation " Muscadet de Sèvre et Maine ". Sèvre, comme la rivière qui paresse en bas du coteau, dans une fraîcheur préservée par son escorte de saules.
Autre point de ressemblance avec une cité du Sud, le minuscule village du
Pé de Sèvre s'offre le dernier week-end d'août un festival de jazz qui réunit musiciens locaux et quelques grandes pointures internationales. Tout ce petit monde, ainsi que les centaines d'aficionados qui se pressent pour les entendre, se côtoient dans une franche bonne humeur, alimentée par des buvettes où les viticulteurs proposent leur dernière production.
Leur verre estampillé " Jazz sur lie " accroché au cou, Lise et son amie Christelle avaient entrepris, avec une curiosité toute scientifique, une étude comparée des différents vins. Leur choix serait-il en accord avec le jury de personnalités locales appelées à couronner la " cuvée Jazz sur lie " annuelle ? C'était la seule question qu'elles se posaient, l'esprit léger dans l'ambiance chaleureuse et bonne enfant.
...

Lise avisa un panneau annonçant une exposition de photos. Une flèche grossièrement tracée à la peinture noire indiquait la direction du " grenier de Sébastien ". Elle entra dans une cour intérieure flanquée d'un grand hangar. Sur la gauche, un escalier de pierre escaladait le pignon d'une maison au crépi mangé par le lierre. Lise grimpa et se retrouva seule dans ce qui ressemblait à un ancien grenier à foin. Elle admira autant les solides poutres brutes que les photos en noir et blanc consacrées à la vigne : la taille, la floraison, la récolte, un vigneron armé de sa pipette, un pressoir vertical… L'hôtesse de ce lieu chaleureux lui commenta aimablement les clichés, lui faisant remarquer au passage la différence notable entre les feuilles de cépage melon et de folle blanche .
Elle commençait à lui expliquer la technique de vinification sur lie quand un homme fit irruption dans la pièce, visiblement affolé.
- Catherine ! viens vite ! Yves Courrières est…
Avisant Lise, l'homme s'arrêta net, mais le message délivré par ses yeux était clair : il se passait quelque chose de grave.
- Viens, descends ! insista-t-il en repartant vers l'escalier qu'il descendit avec précipitation.
Un instant interloquée, la femme se décida à le suivre, lançant à Lise.
- Attendez-moi, je reviens tout de suite.
- Prenez votre temps, répondit Lise; j'ai de quoi m'occuper ici.
Bien sûr, malgré l'intérêt des clichés accrochés aux murs de pierre, elle n'avait pas l'intention de rester enfermée dans ce grenier sans fenêtre quand il se passait quelque chose de palpitant à l'extérieur. Elle attendit un petit instant pour laisser à la femme le temps de descendre l'escalier et risqua la tête au dehors. Personne en bas de l'escalier. Elle redescendit prudemment dans la cour. Toujours personne. Zut. Sa prudence lui avait fait perdre trop de temps et elle ne saurait jamais ce qui s'était passé. Quoique… Voilà qu'une voiture entrait en trombe dans la cour, manquant la renverser au passage. Quand l'homme freina pour s'excuser, elle remarqua le caducée sur le pare-brise. Un médecin. Intéressant.
Intéressant, mais banal. Sans doute le dénommé Yves Courrères avait-il abusé de la production locale et son organisme avait du mal à gérer l'excès. L'hypothèse était peu probable, cependant. Dans les régions vinicoles, si on appelait un médecin à la moindre cuite , la sécurité sociale aurait fait faillite depuis longtemps. Elle décida donc de suivre le médecin à distance. Armé de sa sacoche, il se glissa entre deux maisons pour pénétrer dans une troisième située derrière. Lise ne pouvait décemment pas le suivre à l'intérieur. Elle se contenta donc d'attendre, cachée tant bien que mal dans une encoignure de porte.
...
Voilà un bon quart d'heure que le médecin était entré dans la maison et il n'en était toujours pas ressorti. Sûr, c'est grave, conclut Lise. A moins qu'en bon médecin de campagne, il ne soit resté à goûter la production familiale, car, à en croire un panonceau vissé sur la porte de tôle qui fermait un hangar adjacent à la maison, on était chez Michel Boisselière, producteur de muscadet et de gros plant, médaille d'or 1996, médaille d'argent 1998, médaille de bronze 2001. Songeant que la qualité semblait décliner avec les années, Lise espéra que les libations ne se prolongeraient pas trop longtemps.
En fait, il ne semblait pas être question de libations car deux hommes vêtus de blouses blanches arrivaient en hâte, des infirmiers sans doute, manœuvrant difficilement une civière qu'ils entrèrent dans la maison. Elle en ressortit bientôt garnie d'un corps et suivie du médecin, de la dénommée Catherine, de l'homme qui était venu la chercher dans le grenier, d'un couple âgé et du serveur qui avait eu maille à partir avec un consommateur devant les yeux des deux copines quelques instant plus tôt. La civière fut montée dans une ambulance garée dans la cour qui repartit aussitôt, escortée par la voiture du médecin.
...
Lise s'apprêtait à terminer le paquet de chips dont elle avait largement mangé les trois quarts (à quoi bon les régimes quand on ne sait pas y faire avec les hommes ?), quand Christelle lança :
- Au fait, je crois que j'ai des nouvelles du type que tu as vu partir sur une civière.
- Ah bon ?
Lise n'était que très modérément intéressée. L'incident lui semblait bien anodin en comparaison du drame personnel qu'elle était en train de vivre : la prise de conscience, à bientôt 35 ans, qu'elle pouvait faire une croix définitive sur le prince charmant.
- Il est mort.
- Hein !?
La formule laconique de Christelle avait tout de même réussi à faire sursauter Lise.
- C'est peut-être pas le même, mais il ne doit pas y avoir tant de monde qui s'est fait transporter en ambulance au CHU hier soir en provenance du Pé de Sèvres.
...
- Mort de quoi ?
- Enfoncement des côtes, rate écrasée, bref, pas joli, joli.
- Ça peut pas être le type qu'on a vu à la buvette. Lui, il a juste pris un coup de poing sur la figure.
- N'empêche que tu l'as vu partir en ambulance. Il avait peut-être pris d'autres coups après.
- Pourquoi s'acharner sur un type un peu bourré ?
- C'est toi la journaliste.
- Donc le type qu'on a vu s'engueuler avec les vignerons de la buvette de Mouzillon, celui que j'ai revu après partir en ambulance, est mort un peu plus tard dans la nuit avec la rate enfoncée… Qu'est-ce que tu en penses ?
- A mon avis, c'est une nouvelle affaire pour Lise Clément.

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Lise clément

Cépage Folle Blanche

Héloïse et Abélard
Tableau de Jean Vignaud - 1819

 

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